Au Tchad, l’économie informelle est omniprésente. Vente à la sauvette, moto-taxis, petits commerces, ateliers de réparation, marchés de rue : pour une grande partie de la population, ces activités constituent la principale, parfois l’unique, source de revenus. Dans un contexte marqué par la rareté des emplois formels, l’informel apparaît comme une solution de survie pour des milliers de familles.
Cette économie joue un rôle social majeur. Elle absorbe une grande partie des jeunes sans emploi, des femmes et des travailleurs peu qualifiés. Sans elle, la précarité et le chômage seraient encore plus visibles. Dans les quartiers populaires, l’informel rapproche les services du quotidien des habitants et permet de répondre rapidement aux besoins essentiels, qu’il s’agisse de transport, de restauration ou de petits services.
L’économie informelle participe aussi à l’animation de la vie économique locale. Elle fait circuler de l’argent chaque jour, soutient la consommation et favorise l’auto-emploi. Beaucoup de petites entreprises formelles sont nées dans l’informel, preuve que cet espace peut servir de tremplin à l’entrepreneuriat. À ce titre, l’informel n’est pas seulement une économie de survie, mais aussi un vivier d’initiatives.
Cependant, cette dynamique a ses limites et ses effets pervers. En restant en marge des règles, l’économie informelle prive l’État de ressources fiscales importantes qui pourraient financer les routes, les écoles, les hôpitaux et les services sociaux. Elle entretient aussi une concurrence déséquilibrée avec les entreprises formelles, qui supportent seules les charges et les obligations. Pour les travailleurs, l’absence de contrat, de protection sociale et de normes de sécurité signifie une grande vulnérabilité face aux accidents, aux maladies et aux crises économiques. Les revenus sont instables, l’épargne difficile, l’investissement presque impossible, ce qui enferme de nombreuses familles dans un cycle de précarité.
Si l’informel est si répandu, ce n’est pas par refus des règles, mais parce que les conditions de la formalisation sont souvent perçues comme complexes, coûteuses et peu accessibles. Le manque d’information, l’insuffisance de formation en gestion, l’accès limité au financement et la crainte d’une pression fiscale immédiate poussent beaucoup d’acteurs à rester dans l’ombre, même lorsqu’ils souhaiteraient développer leurs activités.
Transformer cette économie de survie en véritable levier de développement suppose un changement d’approche. Il s’agit de créer un environnement où se formaliser devient simple, accessible et avantageux, où les très petites activités bénéficient d’une fiscalité adaptée à leurs moyens, où l’accès au financement de proximité et aux services financiers est facilité, où la formation de base en gestion et en qualité des produits accompagne les acteurs de terrain, où des espaces de travail organisés permettent d’exercer dans de meilleures conditions, et où la relation entre autorités et travailleurs de l’informel repose davantage sur la confiance et l’accompagnement que sur la contrainte. Dans ces conditions, l’informel peut progressivement évoluer vers des activités plus structurées, plus productives et mieux protégées.
L’économie informelle est à la fois un moteur caché qui permet à des milliers de familles de tenir au quotidien et un frein au développement lorsqu’elle demeure durablement en marge du cadre formel. Le véritable enjeu n’est pas de la combattre, mais de l’accompagner vers une intégration progressive dans l’économie officielle, afin qu’elle contribue pleinement à la création de richesse, d’emplois décents et au financement du développement national.




