Ils s’appellent Armand, Blaise ou encore Sonia. Ils ont entre 17 et 35 ans. Ils vivent à Farcha, Walia ou Koundoul. Leur point commun ? Ils ont tous consommé ou consomment encore de l’alcool frelaté. Vendu à prix dérisoire, cet alcool tue à petit feu des centaines de jeunes au Tchad. Derrière les effets immédiats de l’ivresse se cachent des ravages profonds : sanitaires, psychologiques, sociaux. Enquête sur un fléau silencieux qui gangrène l’avenir d’une génération.
«J’ai failli y laisser ma vie »
Armand, 23 ans, ancien étudiant à l’université de N’Djamena, raconte sa descente aux enfers. « En 2023, après avoir fini avec mes études, je me suis retrouvé sans soutien, ni emploi. J’ai commencé à boire un truc qu’on appelle 100%, vendu dans les bars de fortune. Une fois, j’ai perdu la vue pendant deux jours. C’était du poison. J’ai failli mourir. »
Aujourd’hui, Armand suit un programme de désintoxication initié par la croix bleue Tchadienne.
Des points de vente en plein jour
Le phénomène est visible à l’œil nu. À N’Djamena, dans certains marchés, des vendeurs proposent ouvertement des sachets plastiques remplis de liquides douteux, parfois colorés artificiellement. Blaise, 30 ans, habitant le quartier Abéna, confie :« On ne sait même pas d’où ça vient. Mais ce n’est pas cher, ça sa ou le bien, et tout le monde en prend. Quand tu es au chômage et que tu veux oublier, c’est ce que tu trouves. »
Les boissons portent des noms inquiétants : Red killer, Zemzem, Coup de marteau, Détruit ton cerveau. Des noms qui font sourire certains jeunes, mais qui traduisent une réalité brutale : celle d’un cocktail toxique qui a déjà fait des morts.
« Mon petit frère en est mort »
Sonia, 32 ans, détentrice d’une mini cafétéria au marché de Dembé, a perdu son petit frère, âgé de 17 ans. « Il a bu un produit qu’un voisin vendait. Trois jours après, il est mort à l’hôpital. Les médecins sont dits que c’était une intoxication. Mais personne n’a été inquiété. Le vendeur est toujours là. » Sa voix se brise.
Une jeunesse sans repères ?
BEMADJITA Jonathan, étudiant en 3 années en sociologie, analyse : «Ce phénomène est un symptôme. La jeunesse tchadienne est en errance. Sans emplois, sans loisirs, sans perspectives. L’alcool devient une échappatoire. Le danger, c’est qu’on normalise cette consommation dès le collège. »
Selon l’enquête ECOSIT3 menée par l’Institut National de la Statistique, des Etudes Economiques et Démographiques (INSEED) en 2011, le taux de chômage au sens du Bureau International du Travail (BIT) était de 5,7%. Des estimations plus récentes, basées sur des modèles de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) et de la Banque Mondiale, indiquent un taux de chômage d’environ 1,1% en 2024. Par contre selon des observateurs indépendants, le taux de chômage des jeunes était estimé à plus de 60%, reflétant des difficultés d’insertion sur le marché du travail malgré les qualifications.
Une réponse institutionnelle encore faible
Malgré quelques opérations de saisie, les producteurs et vendeurs de boissons frelatées restent largement hors de contrôle. Les autorités sanitaires reconnaissent le problème. L’infirmier Aaron Vincent, responsable du centre de santé la vocation de Toukra, situé dans le 09e arrondissement à la sortie sud de la ville de N’Djamena, explique : « Nous avons recensé une vingtaine de cas d’intoxication grave en 2024 au niveau de notre centre. Mais nous manquons de moyens pour une vraie campagne de répression et de sensibilisation. »
Des initiatives citoyennes en première ligne
Pour luter contre ce fléau, le gouvernement avait interdit par décret n° 2835/PCMT/PMT/MSPSN/2022, signé le 05 septembre de la même, l’importation, la fabrication, la détention, la circulation, la vente, l’offre ainsi que la consommation de toutes les boissons alcoolisées frelatées au Tchad. Mais devant une manque de volonté des autorités de faire respecter ce décret sur toute l’entendue du territoire tchadien, certaines organisations prennent le relais. Croix bleue Tchadienne mène des séances d’information dans les lycées. « Nous distribuons aussi des dépliants sur les effets de l’alcool frelaté. Ce sont nos frères, nos sœurs, qui meurent. On ne peut pas se taire», affirme Konodji Ngaro membre de Croix bleue Tchadienne.
Face à ce poison qui coule dans les veines de la jeunesse tchadienne, l’urgence est claire : réglementer, interdire, sensibiliser. Mais aussi et surtout, offrir aux jeunes des alternatives concrètes : emplois, loisirs, formations. Car si l’alcool frelaté détruit des vies, c’est d’abord parce que beaucoup d’entre elles sont laissées sans repères ni avenir.
Le silence tue. Agir sauve.




