‎Edito| La pauvreté n’est pas une scène de tournage

On ne filme pas une personne parce qu’elle reçoit un sac de riz. On ne braque pas une caméra sur la détresse humaine comme on couvrirait un événement festif. Et pourtant, au Tchad, cette pratique s’est installée, presque banalisée : distribuer des vivres sous l’objectif, exposer la vulnérabilité, récolter des images, puis disparaître jusqu’à la prochaine opération caritative.‎‎

Cette mise en scène de la pauvreté pose un problème grave, moral avant tout. Car la faim n’est pas un spectacle. Elle n’est ni un outil de communication, ni un argument de propagande, ni un contenu à forte audience sur les réseaux sociaux. Filmer une personne en situation de précarité pour prouver que l’on « aide » revient, consciemment ou non, à monnayer sa dignité.

‎‎Aider, oui. Humilier, non. Même lorsque l’intention se veut généreuse, l’effet est destructeur. Ces images figent les bénéficiaires dans un rôle : celui d’assistés permanents. Elles les réduisent à leur manque, à leur vulnérabilité, et effacent leur identité, leurs compétences, leurs aspirations. Pire encore, elles normalisent l’idée qu’un citoyen doit être exposé pour mériter de manger.

‎‎Dans les quartiers populaires et les villages, les scènes se répètent. Des femmes patientent des heures sous le soleil pour quelques kilos de céréales, sous les caméras. Des jeunes, invisibles dans les programmes de formation et d’emploi, deviennent soudain visibles le jour de la distribution. Des pères de famille sont filmés recevant un pain, alors qu’ils demandent avant tout un travail, une activité, une chance de nourrir leurs familles par leurs propres efforts.‎‎

Le message envoyé est dangereux. À l’intérieur du pays, il installe une culture de l’assistance spectaculaire. À l’extérieur, il projette l’image d’un État qui s’accommode de la pauvreté au lieu de la combattre à la racine. Or, aucun pays ne se construit durablement en exhibant ses pauvres. Aucun peuple ne se relève en transformant la misère en contenu médiatique.

‎‎La faim ne se combat pas à coups de sacs de riz filmés. Elle se combat par des choix politiques courageux : soutenir les producteurs locaux, investir dans l’agriculture et l’élevage, accompagner les petits métiers, créer des activités génératrices de revenus, former les jeunes à des compétences utiles. Bref, donner des outils plutôt que des images.

‎‎La solidarité doit rester une valeur cardinale. Mais elle doit être discrète, respectueuse et émancipatrice. Aider sans exposer. Soutenir sans humilier. Autonomiser au lieu d’entretenir la dépendance. Le vieux proverbe le dit mieux que tous les discours : apprendre à pêcher vaut mieux que donner du poisson.

‎‎Il est temps de rompre avec l’assistance filmée. De refuser la charité spectacle. De replacer la dignité humaine au centre de toute action sociale. Car un pays qui se respecte ne montre pas ses citoyens affamés pour se donner bonne conscience. Il leur donne les moyens de se tenir debout.‎

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