Le bras de fer engagé entre le Syndicat des enseignants du Tchad (SET), section provinciale de N’Djamena, et le gouvernement tchadien dépasse désormais le simple cadre d’un différend administratif. Il révèle une fracture plus profonde : celle de la confiance entre partenaires sociaux dans un secteur aussi stratégique que l’éducation.
Au cœur de la crise, l’application du décret n°2850 portant statut particulier des enseignants. Pour la section provinciale du SET de N’Djamena, la patience a atteint ses limites. Réunis en assemblée générale extraordinaire, les enseignants ont dénoncé un chronogramme jugé « évasif et élastique », estimant qu’il ne constitue « en rien une solution concrète ». À leurs yeux, les promesses répétées sans échéance ferme s’apparentent à un ajournement permanent de leurs revendications. D’où la décision de reconduire la grève et d’exiger un calendrier « cohérent et relativement bref » pour aboutir à la signature d’un protocole d’accord d’ici la fin du mois.
En face, le gouvernement affiche une lecture radicalement différente de la situation. Par la voix du ministre de l’Éducation nationale et de la Promotion civique, Dr. Aboubakar Assidick Choroma, et du ministre de la Fonction publique et de la Concertation sociale, Abdoulaye Mbodou Mbami, les autorités rappellent avoir posé un acte fort dès novembre 2025 avec l’adoption du décret n°2850, censé revaloriser le statut des enseignants. Un chronogramme « consensuel », validé par une commission paritaire associant les ministères concernés, fixerait même l’aboutissement des discussions au 3 avril 2026.
Mais c’est sur la méthode que le ton se durcit. Le gouvernement affirme que la grève a été déclenchée « en violation des procédures » et sans préavis, en dehors du cadre de concertation établi. Conséquence : l’État se dit contraint d’appliquer strictement la loi encadrant le droit de grève dans les services publics. Puisque le mouvement ne serait pas lié à un retard de salaire, les jours non travaillés ne seront pas payés. Plus encore, la charge salariale incomberait à la section provinciale du SET de N’Djamena. Une décision lourde, qui introduit un rapport de force financier dans un conflit déjà tendu.
Derrière les communiqués et les rappels à la légalité, une question centrale demeure : la confiance est-elle encore possible ? Les enseignants estiment avoir « assez fait preuve de patience et de bonne volonté » et ne plus vouloir être « bernés par des promesses fallacieuses ». Le gouvernement, lui, se dit surpris par une grève déclenchée alors qu’un mécanisme de dialogue était en cours, et appelle le SET national ainsi que la Confédération Indépendante des Syndicats du Tchad (CIST) à préserver le cadre des négociations.
Ce conflit illustre un paradoxe fréquent : un texte adopté ne suffit pas à apaiser les tensions si sa mise en œuvre paraît incertaine. À l’inverse, un calendrier, même validé en commission, perd sa crédibilité s’il ne convainc pas la base syndicale. Entre la légalité invoquée par l’État et la légitimité revendiquée par les enseignants, le dialogue semble avoir glissé vers la défiance.Or, dans ce bras de fer, les premières victimes restent les élèves. Chaque jour de grève est une journée d’apprentissage perdue. Chaque menace de sanction alimente un climat de crispation peu propice à la sérénité scolaire.
Il appartient désormais aux deux parties de sortir de la logique d’affrontement. Le gouvernement gagnerait à clarifier publiquement les étapes précises et les engagements budgétaires liés au décret 2850. Le syndicat, de son côté, pourrait réinvestir le cadre de concertation tout en maintenant la pression par des voies conformes aux procédures. Le compromis n’est pas un renoncement ; il est souvent la condition d’une réforme durable.
Au fond, ce bras de fer pose une question plus large : quelle place accorde-t-on réellement à l’enseignant dans la construction du Tchad de demain ? Si l’éducation est proclamée priorité nationale, alors la reconnaissance statutaire et matérielle de ceux qui la portent ne peut rester suspendue à des échéances incertaines.
Il est encore temps de transformer cette crise en opportunité de refondation du dialogue social. Mais pour cela, il faudra plus que des communiqués : il faudra des actes, clairs, datés et assumés.


