Plus d’une décennie après l’adoption des premiers textes encadrant la décentralisation, la question de son avancement réel dans les provinces du Tchad demeure au cœur des débats. Présenté comme un levier essentiel pour rapprocher l’administration des citoyens et donner plus de responsabilités aux collectivités locales, le processus évolue, mais reste marqué par de fortes disparités entre les régions.
Des avancées institutionnelles, mais une mise en œuvre encore partielle
L’installation progressive des gouverneurs, délégués gouvernementaux et exécutifs locaux a permis de poser les bases institutionnelles de la décentralisation. Dans plusieurs provinces, les conseils municipaux électifs jouent désormais un rôle dans la gestion des affaires locales, notamment dans l’assainissement, la gestion des marchés, l’urbanisme ou encore la petite fiscalité.
Cependant, cette architecture reste souvent limitée par l’absence de moyens suffisants. Dans de nombreuses localités, les responsables municipaux reconnaissent que les textes ont été mis en place, mais que “les compétences transférées ne s’accompagnent pas toujours des ressources nécessaires pour les exercer pleinement”.
Des moyens financiers insuffisants pour répondre aux besoins
Le principal frein identifié dans les provinces reste le financement. Les budgets alloués aux communes sont jugés très en dessous des attentes, tandis que la mobilisation des ressources internes comme la taxe de développement, la taxe sur les activités économiques ou les droits de marché reste faible en raison du manque d’outils de recouvrement et de la faible capacité administrative.
Certaines communes rurales fonctionnent encore essentiellement grâce aux subventions étatiques, insuffisantes pour lancer de véritables projets de développement. À Moundou, Abéché ou Sarh, des efforts sont réalisés pour moderniser la gestion budgétaire, mais les résultats restent inégaux.
Des projets locaux qui peinent à décoller
La décentralisation vise pourtant à permettre aux collectivités de mener leurs propres projets : réhabilitation de pistes rurales, construction de points d’eau, gestion des déchets, éclairage public, promotion économique locale.
Si quelques initiatives réussies sont observées notamment dans l’aménagement urbain ou la réhabilitation d’infrastructures scolaires elles restent souvent dépendantes de partenaires extérieurs tels que les ONG ou la coopération internationale.
Dans des provinces comme le Mayo-Kebbi, le Mandoul ou le Logone Occidental, plusieurs maires expliquent que “les attentes des habitants sont très fortes, mais les capacités d’action demeurent limitées”.
Problèmes de ressources humaines et manque de formation
Au-delà du financement, les communes souffrent d’un déficit criant en personnel qualifié. Le manque d’ingénieurs, de planificateurs, de comptables et même d’agents administratifs ralentit l’exécution des compétences transférées. Les formations initiales et continues restent rares, alors que les élus locaux expriment de plus en plus le besoin d’un accompagnement technique.
Un processus freiné par la centralisation persistante
Un autre défi majeur reste la persistance d’une culture de centralisation dans plusieurs administrations. Les décisions importantes, notamment financières, continuent souvent d’être recentralisées à N’Djamena, ce qui limite l’autonomie locale.
Des responsables administratifs dans les provinces soulignent que “la décentralisation existe sur le papier, mais la pratique tarde à suivre”.
Les attentes des populations : plus de proximité et de résultats
Dans les provinces, les populations demandent un accès plus rapide aux services essentiels : eau potable, assainissement, sécurité, routes, marchés, écoles. La décentralisation est perçue comme une chance d’améliorer la gouvernance, mais son impact concret reste encore modéré.
À Mongo, Faya-Largeau ou Am Timan, les habitants interrogés affirment vouloir “voir des changements visibles”, comme la présence d’autorités locales plus proches et capables de prendre des décisions adaptées aux réalités locales.
Vers une accélération du processus ?
Le gouvernement affirme vouloir relancer le processus par une série de réformes : renforcement des budgets locaux, formation des élus, clarification des compétences, digitalisation des services municipaux. Des projets pilotes sont aussi en discussion pour créer des communes modèles dans certaines provinces.
Pour de nombreux observateurs, la réussite de la décentralisation dépendra surtout de deux facteurs : la volonté politique d’accorder une réelle autonomie aux collectivités, et la capacité de celles-ci à s’approprier pleinement les nouveaux outils de gouvernance.




