Au Tchad, de N’Djamena aux provinces, la désinformation se propage à la vitesse de l’éclair numérique. Rumeurs infondées, vidéos sorties de leur contexte et fausses nouvelles menacent dangereusement la cohésion sociale et alimentent la méfiance entre les communautés. Face à cette menace grandissante, une nouvelle génération de jeunes citoyens s’organise pour assainir l’espace public et restaurer la confiance.
Parmi ces pionniers, Mahamat Saleh Beindjere, président de l’association EDUKMEDIA et du club RFI Tchad, est un militant infatigable. Il œuvre pour l’éducation aux médias et la formation de citoyens responsables, capables de discernement et d’esprit critique.

Quand l’écran devient un foyer de crise
Dans les quartiers, un simple message vocal anonyme ou une capture d’écran manipulée suffit à provoquer la panique. Il peut s’agir d’alertes d’attaques fictives, de vidéos de violences partagées sans contexte temporel ni géographique, ou de fausses listes de « suspects » circulant sur WhatsApp.
Mahamat Saleh Beindjere a commencé à sensibiliser les jeunes aux périls de la désinformation il y a cinq ans. La crise de la pandémie de COVID-19 a servi de catalyseur. « Nous avons pris conscience de l’ampleur du problème et avons décidé de former les jeunes pour qu’ils deviennent des relais d’information fiables », explique-t-il. Cette période a marqué un tournant, mobilisant davantage les acteurs éducatifs et associatifs.

La désinformation tchadienne cible toutes les sphères sociétales : elle instrumentalise les tensions communautaires, les conflits locaux, ou manipule les informations économiques et les décisions publiques. Les formes les plus courantes sont les canulars ou les contenus détournés de leur contexte, souvent dans le but de nuire à des individus, des institutions ou des groupes. « Un simple fake peut rapidement attiser les tensions et rendre difficile le retour au calme », précise le militant.
L’émergence des « Citoyens Journalistes »
Face à ces dérives, une mobilisation s’opère. Lycéens, étudiants et jeunes acteurs communautaires apprennent désormais les réflexes de la vérification : douter, recouper les faits et alerter.
« Notre rôle ne se limite pas à démentir les fausses nouvelles. Nous apprenons aux gens à développer une vigilance utile et permanente », expliquent plusieurs jeunes impliqués dans le fact-checking. Ateliers, sessions de formation et initiatives de sensibilisation ancrent ce mouvement qui gagne en visibilité et accroît son impact social.
Pour Isabelle Naissem Ngardoum, coordinatrice du projet Désinfox, l’action de ces jeunes est fondamentale: « Ils sont devenus des véritables acteurs de paix et de vigilance numérique. Grâce à leur maîtrise des réseaux sociaux, ils repèrent et corrigent les fausses informations avant qu’elles ne se propagent et ne causent des dégâts irréversibles. » Elle insiste sur la montée en responsabilité de ces « citoyens journalistes » qui questionnent, vérifient et alertent leurs communautés respectives.

Cohésion nationale en ligne de mire
Un exemple éloquent de leur efficacité remonte à 2020, dans la province du Lac Tchad, alors en pleine crise avec le groupe Boko Haram. Une rumeur tenace accusait l’armée tchadienne de collaborer avec les terroristes. Des blogueurs et influenceurs locaux ont rapidement enquêté, recoupé les faits et publié des clarifications basées sur des sources fiables. Leur action a permis de limiter l’impact délétère de cette rumeur, renforçant de facto la confiance entre les populations et les forces armées.
« Cet épisode a démontré l’importance cruciale de la réactivité des jeunes et de leur capacité à renforcer la cohésion nationale en temps de crise », rappelle la coordinatrice.
Malgré cette mobilisation prometteuse, plusieurs défis demeurent. L’absence d’éducation aux médias formelle dans le système scolaire, l’accès inégal à Internet, les pressions sociales, le manque de moyens financiers et les risques de harcèlement numérique freinent toujours l’élan.
Pour Mahamat Saleh Beindjere, l’enjeu dépasse la simple technique numérique : « Quand les gens sont mal informés, ils prennent de mauvaises décisions, que ce soit pour leur santé, leur vote ou leur sécurité. À terme, cela peut mettre en péril notre cohésion nationale et la stabilité du pays. »
Aujourd’hui, cette jeunesse engagée se révèle être un pilier essentiel de la paix sociale. Leur action rappelle que protéger la circulation de l’information, c’est avant tout protéger la société. Au Tchad, l’engagement citoyen montre que le numérique peut, et doit, devenir un puissant outil de cohésion et de résilience.




